Gilets jaunes : le risque opportuniste

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Le mouvement spontané atteint ses limites. Parti de partout en France, arrivé aux Champs-Élysées, le mouvement des gilets jaunes se heurte aux opportunismes les plus divers.

En plus de ceux qui n’arrivent plus du tout à joindre les deux bouts, le mouvement « originel » exprimait le ras-le-bol d’une France qui a construit toute seule un fragile équilibre de vie, en périphérie des grandes villes et en périphérie de la politique. Un équilibre rompu par une politique fiscale ressentie comme injustement répartie à son détriment. Le gilet jaune de l’automobiliste symbolise cette volonté d’être vu, identifié et considéré par le pouvoir national. Cette France-là rejoint celle qui avait voté non au Traité européen en 2005 et qui avait eu le sentiment que son vote n’avait pas été respecté. En 2018, le mouvement se méfie toujours des institutions. Il rejette tous les intermédiaires, qu’ils soient politiques ou syndicaux.

Depuis le week-end dernier, plusieurs actions, violentes, racistes, homophobes ont jeté une ombre sur le positionnement des gilets jaunes sans qu’il soit pour autant assimilé à ces actes inacceptables.

L’appel à venir sur les Champs-Élysées aura-t-il raison du mouvement ?

L’hypothèse existe. Il apparaît évident qu’une minorité s’est organisée pour en découdre avec les forces de l’ordre. Cette minorité, désignée comme l’ultra-droite par le ministre de l’Intérieur, sait très bien que les images d’affrontements violents, de véhicules incendiés sur les Champs-Élysées fragiliseront le pouvoir honni. L’origine de leur mobilisation n’est pas née avec la taxe gazole. Leur but originel est la contestation du pouvoir dans son essence démocratique.

Ces opportunistes ont ouvert la voie à d’autres opportunistes livrant bataille à visage découvert, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon.  L’un comme l’autre prétend incarner le peuple. Alors qu’ils avaient dû se tenir à l’écart du mouvement la semaine dernière, les actions spectaculaires des Champs-Élysées leur ont permis de rattraper le mouvement et de reprendre à leur compte le discours anti-Macron des manifestants. La présidente du RN profitent des violences pour renforcer son profil de leader ferme sur les questions de sécurité. Les élus La France Insoumise peaufinent leur posture en collant au plus près de la colère populaire en défilant aux milieu des gilets jaunes.

Bien des gilets jaunes « originels » sont restés toute la journée sur les Champs-Élysées pour tenter de montrer une autre image, pacifique, de leur mouvement. Cette tentative était vaine. Ils ont oublié, ou ignoraient le fait qu’une manifestation non déclarée, sans interlocuteur, s’expose inéluctablement à ces débordements.

En refusant de s’organiser, le mouvement des gilets jaunes a pris ce risque. Doit-il pour autant être assimilé à ces débordements ?

Emmanuel Macron peut en avoir la tentation. Il lui suffirait de pointer la récupération des extrêmes, de droite comme de gauche, pour poser une équation électorale d’une évidente simplicité : « moi, ou le chaos ».

Mais il ne ferait que creuser le fossé entre le peuple français et ses dirigeants. C’est à dire l’inverse de ce pour quoi lui-même et les députés En Marche! ont été élus.   

Édouard Philippe entend les gilets jaunes, mais il en reste là

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C’est vrai, dimanche soir au 20 heures de France 2, Édouard Philippe n’a rien dit de nouveau. Il n’avait pas de mesure spectaculaire à offrir aux gilets jaunes.

Aurait-il dû s’abstenir d’aller à la télévision sous prétexte qu’il n’avait pas d’annonce à faire ? Pas le moindre million à distribuer ? Pas la moindre mesure fiscale à annoncer ? Lire la suite « Édouard Philippe entend les gilets jaunes, mais il en reste là »

Gilets jaunes, la France du Leclerc de Plérin

gilets jaunesQuand François Hollande avait annoncé qu’il signerait son livre au Leclerc de Plérin, en Bretagne, le microcosme parisien s’était gaussé. Et de l’ancien président. Et du public qu’il ne risquait pas de rencontrer dans un tel lieu. C’était bien mal connaître la réalité française. Les bretons avaient afflué jusqu’à deux heures du matin. Comme un pied de nez à l’arrogance des penseurs « nationaux » de la capitale qui croient constituer l’épicentre du pays. Plérin, c’est la France périphérique. Celle des gilets jaunes. Lire la suite « Gilets jaunes, la France du Leclerc de Plérin »

Marseille, le lion est seul

marseilleSouvent, pour décrire le tempérament d’un baron de la politique, on parle d’un vieux lion à la puissance rugissante. Pour qualifier Jean-Claude Gaudin,  on évoquait volontiers un lion affable, cajolant, tant il mettait en avant sa jovialité désarmante. À tel point que même ses adversaires les plus féroces le disaient “intouchable”.  Les éventuels prétendants à sa succession en convenaient: pas question de l’attaquer directement. Jean-Luc Mélenchon expliquait ce phénomène par un constat. Partout où il allait dans la cité phocéenne, “la municipalité était critiquée, mais pas le maire”. Seul Renaud Muselier,  son ancien dauphin – qu’il n’adouba pas, bien au contraire – avait osé critiquer le “mauvais maire”, et ses “deux mandats de trop”. Sans émouvoir grand monde. Lire la suite « Marseille, le lion est seul »

Est-ce que ça recommence ?

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La question taraude nos esprits. Nous qui n’avons pas connu la guerre. Nous qui l’avons étudiée à l’école ou à travers les récits parcellaires de nos proches plus âgés. “On n’a su que plus tard,” disaient-ils.

Plus tard. L’expression pouvait renvoyer  à plusieurs mois, plusieurs années, quand elle ne signifiait pas beaucoup plus tard, à la fin de la guerre. Qu’aurais-je fait à sa place ? Aurais-je compris l’ampleur de la catastrophe à venir? En 2018, en France, les actes antisémites ont progressé de 69%. Nous savons donc.

Nous savons que des juifs ont été assassinés en France uniquement parce qu’ils étaient juifs. Nous savons à quoi peuvent mener la passivité, l’indifférence et la lâcheté quotidienne. Nous savons la haine abritée par l’anonymat des réseaux sociaux, version moderne de la délation anonyme. Le gouvernement envisage de lancer un “chantier législatif”sur ce fléau en 2019. Enfin.

Mais nous savons aussi que la lutte contre l’antisémitisme, le racisme et la xénophobie passe par chacun d’entre nous. A chaque remarque, à chaque acte marqué par la stigmatisation de la différence. Parce que nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas.

Les fantassins de la République se rebiffent ou le ras-le-bol des élus locaux

nuage-de-motsQuelle différence y a-t-il entre un dialogue et une négociation ? Le premier peut se concevoir comme un échange entre des personnalités différentes, mais de bonne volonté, à la recherche de points d’entente. La seconde s’établit entre des parties sans état d’âme à la recherche d’un accord évalué en fonction de leurs intérêts. Le distinguo peut paraître ténu. Pourtant, il marque la distance qui éloigne désormais les élus locaux de l’Élysée.  

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Tunisie, solidarités féminines, communauté francophone

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Elles s’appellent Zohra, Neila, Leyla, Bochra, Amina, Habiba, Yosr, elles sont tunisiennes. Nous sommes Jacqueline, Micheline, Corinne, Julia, Mylène, Anja, nous sommes françaises ou suisse. Nous nous sommes rencontrées en Tunisie dans le cadre de l’association Femmes Forum. Il s’est passé entre nous toutes quelque chose que je ne peux raconter que de mon point de vue. Délibérément subjectif. Récit de la rencontre entre des femmes qui se reconnaissent notamment parce qu’elles parlent la même langue.

Accueil précautionneux des touristes

Une évidence tout d’abord. Il est impossible d’aborder ce séjour en Tunisie sans parler de l’hospitalité du pays. Trois ans après les attentats atrocement meurtriers de 2015, les touristes commencent à revenir. Les chauffeurs de taxi, les employés du musée du Bardo, les marchands de la médina déploient, tous, des trésors de gentillesse. Dans chaque échoppe ou allée de la médina, chez chaque conducteur de voiture, on sent la même envie de nous retenir, de nous proposer davantage de services, davantage de souvenirs à acheter. Mais on perçoit également qu’après deux années de disette, ce besoin vital se brime de lui-même, afin de ne pas effrayer ce premier élan touristique tant espéré. Nous sommes dans un pays convalescent, dans une démocratie en cours de reconstruction, profondément blessés par des islamistes et des terroristes. Nous savons cela, et c’est bien ce qui nous motive avant de rencontrer ces femmes tunisiennes.

Bochra Bel Haj Hmida en est la figure la plus emblématique. À la demande du président de la République tunisienne, Béji Caïd Essebsi, cette avocate élue députée a présidé la COLIBE, la commission chargée de recenser les modifications nécessaires pour que les lois tunisiennes respectent la Constitution de 2014. Mais avant son intervention, un premier tour de table démontre combien les femmes présentes sont investies dans la « chose publique » – res publica – de leur pays. Que ce soit sur le plan politique, civique ou professionnel.

Déterminées et impliquées

Neila Benzima explique qu’en plus de diriger sa société, elle a créé une association destinée à valoriser les apports des nouvelles technologies. Le « manque d’éducation »  expose les ingénieurs à un certain « obscurantisme » alors que ce secteur constitue un levier d’emplois et de développement important. Neila a également ouvert un centre culturel à Tunis et envisage d’en ouvrir un autre dans le sud-est du pays, car la « culture doit se propager dans toute la Tunisie, y compris à l’intérieur du pays ». « La Tunisie a connu son émancipation par l’éducation des femmes », insiste-t-elle.

Leyla Hamrouni était enseignante avant de devenir députée. Issue d’une formation créée dans la clandestinité, elle n’ignore pas les difficultés de la vie politique tunisienne. « Les balbutiements qui précèdent la création d’un mouvement prennent des années de débats. C’est passionnant » dit-elle avec un enthousiasme lucide.

Bochra expose la démarche de la COLIBE notamment sur les droits individuels. Il s’agit de vérifier leur compatibilité avec la Constitution. Quand celle-ci consacre le droit à la vie, la peine de mort contrevient à ce principe et devrait être abrogée. La Colibe relève également l’imprécision de certains principes fondés sur le concept assez flou  de « moralité publique ». Cette notion permet de poursuivre les homosexuels, sans véritable fondement juridique précis, en contradiction avec le principe d’égalité entre citoyens.  La COLIBE aborde également la distinction entre musulmans et non-musulmans ou la capacité des handicapés à jouir de tous leurs droits, ainsi que la protection des enfants victimes de violences sexuelles. Concernant les droits des femmes, le rapport revient sur leur incapacité à se marier avec un non musulman (contrairement aux hommes), sur le délai de viduité après divorce ou veuvage, sur le principe de la dot versée au mari après consommation du mariage, ou encore sur le droit à l’héritage, différent selon le genre de l’héritier. C’est sur ce dernier point que le président Essebsi a souhaité légiférer en premier lieu, bien qu’il soit – ou justement peut-être parce qu’il est- à l’origine des plus fortes oppositions. Les débats au Parlement tunisien commenceront après l’examen du budget, en janvier 2019.

Zohra Driss, également députée, s’interroge sur la position future du mouvement Enhada exposé à la fois au regard de l’opinion internationale et à une pression interne.  Leyla livre une clé de lecture politique. L’année électorale à venir entrave la capacité de la classe politique tunisienne à « prendre toute sa part dans ce débat ». Fayza Benzima rappelle que la Tunisie est montrée du doigt pour son taux de divorces élevé. Un lien entre l’autonomie des femmes et ces divorces peut rapidement être établi. « Quand des jeunes divorcent, demandez-leur pourquoi ils se sont mariés, rétorque Bochra, le modèle de mariage traditionnel dans le cadre familial a vécu, mais le nouveau modèle n’a pas été créé. C’est l’une des causes des demandes de divorce par les femmes ». « Les jeunes se marient parce que c’est le seul moyen de vivre ensemble” renchérit Zohra. La discussion s’emballe. Les Françaises apportent leur point de vue.

Communauté de pensées par delà la Méditerranée

« La démocratie a besoin de confiance. Aujourd’hui, qu’il s’agisse des personnes ou des outils, la confiance va de pair avec la transparence” assure Anja Wyden Guelpa. L’ancienne élue suisse s’interroge sur les dangers du digital quand il aboutit au scandale Cambridge Analytica, mais s’enthousiasme pour les civictech, qui permettent davantage de transparence et la participation des citoyens. Les interventions fusent autour de la table. Petit à petit, nous ne savons pas si nous parlons de la Tunisie, de la France ou d‘un autre pays. Les convictions soulèvent les mêmes interrogations, répandues sur les deux rives de la Méditerranée. Une femme peut-elle travailler et bien élever ses enfants ? Une députée doit-elle faire de son mandat son obsession ? Peut-on faire de la politique sans adhérer à un parti ?

La généticienne Habbiba Bouhamed Chaabouni ramène les discussions sur une ambition fondamentale et partagée. S’appuyant sur le parcours d’un ingénieur tunisien passé par un Bac technique avant de devenir chef de projet à la Nasa, Habbiba explique en quoi la formation pratique constitue non seulement un véritable enrichissement, mais aussi une porte d’entrée pour les parcours les plus accomplis. Habbiba estime qu’il conviendrait « d’apprendre aux jeunes à raisonner par la méthode de la controverse », reprenant la maxime de Montaigne : « mieux vaut une tête bien faite qu’une tête bien pleine ».

Dans le droit fil de cette ambition, Julia Maris, évoque alors cet étrange scrupule dont les femmes ont du mal à se dépêtrer : le « complexe de l’usurpateur ». Comme si, au fur et à mesure qu’elles grimpaient l’échelle de leur carrière, les femmes devaient se défendre d’avoir pris la place d’un homme. Complexe bien identifié de part et d’autre de la Méditerranée. Mais Julia, spécialiste des questions de Défense, s’intéresse plus profondément à la notion de sécurité – notamment face au terrorisme – totalement imbriquée avec le concept de Nation. La façon dont un pays considère sa sécurité et sa défense est intimement liée à son identité, à sa vision du monde et à l’éducation qu’il dispense.

« La Tunisie est l’un des premiers pays à avoir généralisé l’éducation, y compris dans les territoires les plus reculés, pour les garçons et les filles » rappelle justement Fayza Benzima. Professeure de littérature française puis d’histoire de l’art, faisant appel à Cicéron, Gilles Deleuze aussi bien qu’à Édouard Glissant ou Nicolas Poussin, Fayza explique en quoi la sectorisation des enseignements techniques, scientifiques et littéraires constitue une erreur. Au passage, elle souligne qu’en Tunisie, 64% des étudiants en matière scientifiques sont des femmes. Amina, docteur en mathématiques, acquiesce. En France, c’est l’inverse. Les femmes sont peu nombreuses dans ces filières. Pour des questions d’éducation ou de culture, a-t-on coutume de dire. Comment des freins culturels en France  se transforment-ils en booster en Tunisie ?

Au fur et à mesure de cette rencontre, au-delà de l’évidence de la solidarité entre  femmes, une communauté d’esprit apparaît. Elle ne se résume pas à l’usage d’une même langue qui faciliterait techniquement les échanges. À travers les parcours et la détermination des intervenantes, ce qui frappe, c’est que nous partageons la même approche. Nous entendons les mêmes mots. Nous croyons aux mêmes valeurs, celles de l’éducation et de la raison. Qu’elles soient investies en politique, dans la société civile ou l’enseignement, qu’elles s’interrogent sur la meilleure façon de faire avancer les droits individuels ou sur la meilleure façon de former les jeunes esprits, Tunisiennes et Françaises, nous partageons cette conviction fondamentale. La francophonie ne se résume pas à l’usage du français. La francophonie nourrit cette conviction : l’obscurantisme se combat par la raison. C’est en cela que nous parlons la même langue.

Laisser l’échelle pour les suivantes

Hier, à Tunis, une jeune femme de 30 ans s’est tuée dans un attentat visant des policiers. Originaire d’une zone rurale, elle était titulaire d’une licence en anglais des affaires, au chômage.

Nous pensons à nos amies. Aux professionnels du tourisme tunisien si précautionneux envers les visiteurs étrangers. Quelle tristesse ! Nous savons ce qu’elles ressentent. Dissiper cette bouffée de lassitude. Se dire qu’il est inconcevable que les obscurantismes l’emportent. La raison sera toujours la plus forte, grâce à l’éducation la plus large. Inlassables et indéfectibles, la raison et l’éducation fondent la démocratie.

Anja avait cité cette jolie formule : « après avoir gravi plusieurs échelons, il faut toujours laisser l’échelle pour les suivantes ». Une échelle permet de grimper plus haut mais aussi de jeter un pont entre deux rives.

Violences et République, l’incompatibilité

nuage-de-mots (1)Les journalistes de Radio France seraient des « abrutis » qu’il conviendrait de « pourrir ». Une enseignante, une femme menacée d’un revolver braqué par un lycéen qui refuse d’être marqué « absent ». Un procureur, un homme physiquement bousculé par un député. Lequel député provoque le policier qui s’interpose en le tutoyant : « Vas-y, essaie de me pousser pour voir ! » Quelques instants plus tôt, il collait son visage à une poignée de centimètres de celui d’un autre policier en lui assénant sa certitude : « La République, c’est moi ! »

Non, la République n’est pas cela. La République ne repose pas sur ce rapport d’autorité qui donnerait raison au plus violent, qu’il s’agisse d’agressivité physique ou verbale.

Pourquoi mêler le geste de ce lycéen de quinze ans aux postures de Jean-Luc Mélenchon embarrassé par l’enquête concernant le financement de sa campagne ? Parce que l’éducation des citoyens passe par l’autorité de leurs parents, des enseignants, et par ce que ces adolescents entendent et voient de la vie en société sur leur smartphone. Or, que voient-ils ? Un débat politique agressif, empli de superlatifs brutaux ; un supposé policier frappant un manifestant protégé par la plus haute institution ;  un responsable syndicaliste s’adonnant au fichage des ses collègues ; ou des partis politiques jonglant avec la loi pour assurer leur financement. Le pire étant sans doute l’incohérence des postures selon qu’il s’agit de défendre sa personne ou attaquer un adversaire. La justice est formidable quand elle s’en prend à François Fillon, mais pitoyable quand elle s’intéresse au parti de Jean-Luc Mélenchon. La liberté de la presse doit être sans limites quand il s’agit du Média lancé par une proche du même Mélenchon, mais elle devient le fait « d’abrutis » quand des journalistes indépendants enquêtent sur les liens éventuels entre facturations et proximité personnelle.

Même s’il est le seul à s’y adonner à ce point, Jean-Luc Mélenchon n’est pas le seul à tomber dans ce travers. Cette incohérence révèle une conception dévoyée de l’action publique selon laquelle le rôle du responsable politique serait de traduire et répercuter l’état d’esprit de ses électeurs, quel qu’il soit, sans chercher à en comprendre l’origine et encore moins à le contrebalancer. Mes électeurs sont en colère ? Je suis en colère. Mes électeurs sont violents ? Je justifie leur exaspération. Mes électeurs rejettent les flics ? Je provoque et tutoie les policiers. Je défends mon camp et uniquement mon camp. À chacun sa logique en fonction de sa famille, sa tribu, ou sa communauté. Tel est le modèle présenté aux jeunes citoyens. Chaque fraction partisane défend sa logique, autrement dit sa clientèle, en oubliant que son rôle est de participer à la vie d’une société commune, sans distinction d’origine, de race, de religion, et qui s’appelle la République.

Organiser la vie commune en vue de l’épanouissement de chacun, c’est bien cela l’ambition de l’engagement public. Et non la promotion d’un groupe particulier en vue de son accession au pouvoir, en espérant, voire en provoquant, l’échec de ceux qui le détiennent. Le but de l’engagement politique n’est pas d’entretenir le climat favorable à une communauté autocentrée sur sa propre existence, installée dans la contestation. Ces deux approches n’ont rien de républicain. Elles ignorent l’intérêt général. Telles des sangsues, si elles s’accrochent et se revendiquent de la République c’est pour mieux la dévitaliser.

La violence existe, tout comme la colère, la frustration, l’incompréhension ou l’impatience chez beaucoup de citoyens. Ce sont des maux qu’il est impératif de soigner. Mais que dirait-on d’un médecin qui abandonne un malade aussitôt après avoir posé son diagnostic, et qui parcourt la ville en s’indignant de la douleur insupportable de ses patients tout en refusant de délivrer la moindre ordonnance ?

Le responsable politique est un médecin de la société. Il n’ausculte pas que la partie inflammée ou douloureuse pour diagnostiquer le mal, car ses remèdes concernent l’ensemble du corps social. La presse, sauf à revendiquer le contraire, s’adresse et s’inspire de ce collectif. Elle s’inscrit dans ce cadre démocratique. Face aux passions les plus rageuses, face aux propos les plus brutaux, face aux enthousiasmes les plus irréfléchis, face aux découragements les plus profonds, elle doit se faire violence, et rendre compte sereinement. Contrepouvoir, garde-fou contre les abus de pouvoir, elle rend compte de ce qui construit ou déconstruit la République. Ni plus, ni moins.